Enraciné au cœur de la génération dorée de la musique kabyle, Farid Ferragui se prépare à marquer son existence artistique de quatre décennies lors d’une tournée en France, et il ne s’arrête pas là. Des performances sont également à l’horizon en Algérie et au Canada. Dans l’univers riche et diversifié des artistes kabyles, il peut ne pas égaler la notoriété d’Idir ou Matoub Lounès, mais il demeure incontestablement le barde de l’amour, capturant ses mille nuances avec une élégance sans pareil.

Les Vents Contraires et la Résilience d’un Autodidacte

Évitant la recherche effrénée de renommée immédiate et des refrains faciles, Farid Ferragui a tracé son propre chemin, pavé d’un style musical qu’il a hissé en étendard : un savant mélange de percussions et de luth, qui a fini par devenir sa marque distinctive. Ses mélodies délicieuses évoquent la profondeur de son âme, éclairant de leurs feux des générations de mélomanes.

L’Enfance dans les Ombres de la Guerre

La vie de cet autodidacte, né à l’aube de l’indépendance de l’Algérie, n’a guère été un songe d’enfant. Comme nombre de ses pairs, Farid Ferragui a traversé des temps de misère et connu les horreurs de la guerre dans son village de Taka, niché dans la commune de M’Kira, en Kabylie. « Je n’ai pas eu d’enfance. C’était une misère totale. Un jour, j’ai osé quémander une miette de galette à une femme, et elle m’a rejeté en prétendant que cela était destiné aux moudjahidin. Nous avons même survécu à des assauts de l’armée coloniale en nous rendant vers un village voisin », se remémore-t-il. Ces épreuves ont sculpté son caractère, laissant une empreinte indélébile qu’il reflétera plus tard dans sa chanson « Nek d’yemaniw » (Face à moi-même).

L’Éducation comme Échappatoire

Inscrit à l’école peu après l’indépendance, à dix ans, Ferragui a réussi brillamment son Certificat d’Études Primaires (CEP) à Bouira en 1967, marchant à pied sur plus de trente kilomètres pour revenir à Draa El Mizane faute de transport. Grâce à l’aide d’un enseignant coopérant, il s’est préparé avec succès en 1969 au concours d’entrée de l’École normale de Tizi-Ouzou. Au cours de cette période, en compagnie d’amis fortuits, il a amorcé son initiation au luth (ou « oud »), un instrument alors rarement utilisé en Kabylie, réservé à quelques artistes éminents tels que Chérif Kheddam.

À l’issue de ses études, en 1973, il est retourné dans son village natal, devenant enseignant puis directeur d’école. Toutefois, ce début de carrière éducative ne l’a pas empêché de simultanément animer des soirées musicales et de participer à une émission de la Chaîne II d’expression kabyle. Cependant, dans cette Kabylie aride, aux conditions de vie austères, où les opportunités d’épanouissement demeuraient rares, Ferragui, tout comme ses prédécesseurs, finit par succomber aux sirènes de l’immigration.

En France, où il a atterri en 1976, Farid Ferragui a arpenté les cafés et les bistros fréquentés par la diaspora algérienne les week-ends pour se produire, une démarche indispensable pour survivre dans ce nouvel environnement. Il raconte : « J’ai commencé à chanter les samedis et les dimanches pour arrondir les fins de mois ». Toujours assoiffé de connaissances, animé par une passion inextinguible pour le succès, il s’est inscrit un an plus tard à l’école de journalisme de Rennes, où il a passé trois ans.

Cette formation, alliée à sa sensibilité, lui a fourni les outils pour scruter sa propre société, son environnement, les bouleversements, les évolutions et les tourments du monde qui l’entouraient.

Farid Ferragui : La Voix de la Résilience

Malgré son intérêt grandissant pour le journalisme, c’est dans la musique, une passion qui l’a habité dès sa jeunesse, que Farid Ferragui voulait faire sa marque. C’est naturellement qu’il s’est présenté en 1981 chez la maison d’édition Azwaw, dirigée par le non moins célèbre Idir, pour enregistrer son premier album. Premier essai, premier triomphe : son premier tube, « Ayul Igebghan Thulas » (Ô cœur épris de filles), a conquis la Kabylie et trouvé un succès retentissant même parmi la diaspora algérienne en France. D’une manière ironique, l’artiste lui-même ignorait que son album avait été mis en vente. Il se souvient : « C’est au marché aux puces de Montreuil que j’ai découvert ma cassette. Et je n’ai pas gagné beaucoup d’argent. »

Depuis lors, les albums se sont enchaînés à un rythme effréné. Au total, 22 albums ont vu le jour tout au long de sa carrière. Malgré sa tendance à sublimer l’amour dans un lyrisme débordant, Farid Ferragui n’a pas négligé des thèmes variés, qu’ils soient philosophiques ou liés aux aspirations et aux expériences de ses compatriotes. Il explique : « J’ai chanté ce que je ressentais, j’ai été sensible à tout ce qui me touchait. J’ai abordé une variété de thèmes. En réalité, j’ai fait du journalisme par le biais de la musique. Aucun sujet n’a été négligé, et j’ai traité toutes les périodes. »

Farid Ferragui : La Voie de l’Authenticité

Farid Ferragui est resté réfractaire à la starisation, un phénomène qui pousse certains à rechercher la célébrité à tout prix, et il n’a jamais dévié de son style, ni tenté d’introduire des artifices dans sa musique. Pourquoi ? Parce qu’il a une vision bien particulière de son art. Il explique : « Depuis mon premier album, je n’ai jamais chanté pour de l’argent lors de fêtes, ni dans des cafés. La chanson est une thérapie pour moi. D’ailleurs, je n’ai pas de chansons de divertissement. »

Farid Ferragui : Une Voix pour l’Authenticité

Lorsqu’on lui demande son point de vue sur la chanson kabyle contemporaine, gagnée par la régression et des paroles jugées pauvres malgré le potentiel et l’émergence de quelques talents prometteurs, Farid Ferragui se montre perspicace et nuancé. Il affirme : « Je ne porte pas de jugement, mais le problème n’est pas propre à la Kabylie. Nous assistons à une crise multidimensionnelle, marquée par la montée en puissance des réseaux sociaux, où les gens ne se donnent plus la peine d’écouter les paroles. Dans ce contexte, il n’y a pas de relève. Un artiste n’est pas seulement là pour divertir, il peut apporter beaucoup à la société. »

Il rappelle également le rôle de la chanson dans la défense de certaines causes, notamment celle de l’identité berbère. « La chanson a joué un rôle très efficace dans les luttes que nous avons menées. À un moment où la parole était restreinte, la chanson a pris le relais. Elle a également préservé la langue. Je ne condamne pas les jeunes, mais ils ont besoin d’encadrement. La musique et la poésie recèlent un énorme potentiel, il suffit de créer une connexion », estime-t-il.

La Tournée d’une Légende Vivante

À la veille de sa tournée en France, qui débutera à Lille le 22 octobre pour se poursuivre à Lyon le 28 octobre, puis à Toulouse le 18 novembre, avec d’autres dates en attente de confirmation, Farid Ferragui décide d’innover par rapport à ce qui a peut-être forgé son identité musicale. Il s’entoure non seulement de son luth et de percussions, mais il sera accompagné d’un orchestre avec lequel il a déjà collaboré en Algérie au début de l’année. L’organisatrice de la tournée, « Sol évents France », soutenue par des sponsors, ambitionne d’en faire un événement spectaculaire à la hauteur d’un artiste qui n’a jamais cherché la lumière tout en restant fidèle à sa philosophie. Pour ses nombreux admirateurs, c’est l’opportunité de revisiter son riche répertoire.

Cependant, son vœu le plus cher demeure la levée des contraintes bureaucratiques pesant sur la culture, notamment par la multiplication des salles pour permettre aux artistes de s’exprimer dans un esprit compétitif. L’enfant de Taka sait que l’amour a besoin de liberté.